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La Psychologie du nouvel immigrant en Israël (« l’Olé Hadash ») en provenance de France

Radeaux   1. Généralités

Toute migration représente un changement important pour l’être humain. En effet, elle est considérée par les psychiatres, psychologues et sociologues comme un changement brusque et décisif dans le cours d’un processus de vie plus ou moins maîtrisé jusque là, qui peut engendrer de la pathologie, à cause de ce que les Anglo-saxons nomment le « homesickness ».

León GRINBERG et Rebecca GRINBERG (1) l’ont définie comme « une perturbation temporaire des mécanismes de régulation d’un ou de plusieurs individus ».

Une crise, individuelle ou collective, peut être le facteur

 

 

 

 

 

déclenchant de l’expérience migratoire, ou bien en être la conséquence.

Cette crise entraîne rupture, séparation, arrachement.

En fait la migration va raviver les moments de perte, que tout individu connaît dans sa vie :

   1. la naissance (crise inaugurale de l’existence, due à la séparation du fœtus d’avec sa mère),
   2. le sevrage,
   3. la crise du 8ème mois, avec sa peur de l’étranger (toute personne différente de sa mère ou nourrice) et l’angoisse de séparation,
   4. la crise oedipienne (parfois plus difficile pour la fille, à cause de la compétition avec la mère, vécue comme un abandon de la part de cette dernière),
   5. l’adolescence,
   6. la crise de l’âge moyen (ménopause/andropause),
   7. la vieillesse enfin.

Toutes ces crises ont représenté une occasion de croissance, de changement non toujours positif, un danger de vulnérabilité face à la maladie mentale.

En général, la continuité rassurante dans l’existence est permise par l’héritage culturel, qui aide à surmonter ces moments difficiles.

Dans la migration, par contre, l’héritage culturel n’est plus suffisant, et l’émigrant va se mettre à la recherche d’un « espace-temps potentiel », c’est à dire un lieu de transition et un temps de transition entre le pays « maternel » (la patrie d’origine) et le nouveau monde qu’il découvre.

Pendant cette période, l’émigrant (devenu immigrant) régresse psychologiquement et a recours à des défenses de type primitif, comme un enfant qui découvre son environnement. Cela peut être positif, car il a soif d’apprendre, notamment la langue de son nouveau pays ; mais le changement de langue est un des problèmes les plus importants pour lui.

L'accès à la parole caractérise l'espèce humaine. La parole, c'est le symbole par excellence, qui permettra à l'homme d'inventer la Science, la Technique, de nommer les éléments de la Nature, de dominer le reste de la Nature, sur le plan cognitif et même affectif (cf. l’attachement qui existe entre l’homme et son animal domestiqué qui apprend les mots de son maître).

Dans le domaine affectif, cette parole, cependant, peut être "ténèbres" ou "lumière", pour prendre une métaphore religieuse.

"Lumière", lorsqu'elle permet à l'individu d'accéder à la "pluralité des noms du Père" (Gérard POMMIER (2), d'être vraiment l'enfant de son père, de sa patrie, d’accéder à la Loi, d'avoir son identité culturelle.

"Ténèbres", lorsque l'être humain ne reçoit plus la nomination effectuée par le Père, par sa culture.

Le langage parlé a à sa disposition tout un arsenal génétique pour se développer. Pourtant, parler ne va pas de soi, puisque privé du contact avec ses pairs, l'homme qui été "enfant sauvage", ne parviendra pas à communiquer par la parole.

Pour le migrant, le ré-apprentissage d’une langue peut parfois s’avérer catastrophique, car il remet en question les processus de socialisation primaire, avec une plasticité neurologique moindre à cause de l’âge.

Dans les dessins d'enfants, la maison représente la mère. Lorsque tout se passe normalement dans l'éducation de l'enfant, ce dernier déclare que "la mère-maison" appartient à son père. Il est rassuré par ce vécu.

Mais lorsque l'enfant "erre" psychologiquement loin de la maison qui appartient au père, il est en risque de pathologie psychique, car la fusion avec la mère est prégnante et le délire incestueux pesant.

Il erre loin de la Loi, de la perception de la Réalité, du vécu nécessaire et indispensable de la Castration symbolique.

Mes recherches en Victimologie, sur les Juifs, les Noirs antillais, et les Arméniens, m'ont amené à étudier le rapport "Collectif-Individu" et les conséquences de l'errance (Diaspora) chez ces trois peuples.

Les travaux de l'Anthropologie culturelle avaient déjà permis l'étude des vastes ensembles sociaux en termes psychologiques (cf. MALINOWSKI et KARDINER).

Chez les trois peuples pré-cités, l'errance a produit une "matrifocalité" très importante (caricaturale aux Antilles), même si elle a été parfois tempérée, chez les Juifs, par la longueur des barbes des rabbins, ou des "Der Haïr" (terme arménien désignant les prêtres grégoriens arméniens)!

Néanmoins, le retour à Sion pour les Juifs, l'indépendance récente de l'Arménie, et la fin de l'Apartheid en Afrique du Sud (vécue avec grande émotion positive aux Antilles), ont permis la diminution de ce phénomène social pathologique.

Et, je suis profondément convaincu que l'épopée sioniste représente l'exemple le plus important du passage du « rêve de la Diaspora » à la « réalité curative du retour au

pays des pères », i.e. Israël.

Mais faire son "Allyah" (montée à Jérusalem), suppose accepter de nouveau la castration symbolique, à commencer par celle du langage, comme indiqué ci-dessus, car c'est s'éloigner du monde onirique maternel (la Diaspora).

Tous les "Olim hadashim" (immigrants en Israël) vivent cette castration, car ils sont privés subitement de leurs repères culturaux et linguistiques. Ils connaissent une initiation (au sens africain du terme), qui les coupe du monde maternel (de la langue dite maternelle).

Pourtant, lorsqu'ils l'acceptent et parviennent à s'adapter en Israël (à s'autonomiser), ils guérissent alors peu à peu de l'errance pathogène loin de la maison paternelle (du « pays de nos pères »), et s'émancipent par rapport au monde matrifocal de la Diaspora. Ils vivent ce que Gérard HADDAD (3) appellent une « psychose inversée » dans sa préface de la traduction du livre autobiographique d’Eliezer Ben Yehuda « Le rêve traversé ».

Et ceci peut servir d'exemple pour tous les peuples opprimés.

Je le pense sincèrement.

Néanmoins, si un espace potentiel n’est pas créé, le nouvel immigrant va se trouver par contre, dans la situation de l’enfant qui souffre de privation affective, et il risque de vivre une rupture grave, voire pathologique, qui peut l’amener à des comportements déviants (lui et ses descendants) ou au retour au pays d’origine (et cela est très facile pour les immigrants en provenance de France) avec un sentiment d’échec cuisant, et une désorganisation psychologique très importante.

La migration expose ainsi l’individu à passer par des états de désorganisation psychique, mais, grâce à un espace-temps organisé par le pays d’accueil, cela peut permettre une réorganisation ultérieure, qui entraînera une réussite parfois très importante, dans la vie de cette personne.


   2. Difficultés du processus migratoire vers Israël, en provenance de France


Aller vivre en Israël, c’est, pour le juif français, entre autres, oser dépasser (même inconsciemment) les rapports conflictuels de la France avec le Sionisme.

En effet, dès le départ du projet sioniste, il y a eu choc entre deux idéologies.

En 1791, la France avait proposé un modèle d'intégration individuelle pour les Juifs par le décret d'émancipation révolutionnaire. Après des siècles de non-reconnaissance de leurs droits, les juifs parvenaient, enfin, en terre française, au statut de citoyens à part entière. La majorité d'entre eux a donc voué à la France un véritable culte, ainsi qu'à son idéologie des "Droits de l'homme".

Quelques années plus tard, Napoléon Ier a étendu cette émancipation à toutes les terres d'Europe qu'il avait conquises.

Ceci a confirmé l'idée que la France était une vraie terre d'asile, où les Juifs seraient enfin heureux, malgré la zone d'ombre qu'a constitué la remise en esclavage des esclaves noirs et la bataille perdue par la France à Saint-Domingue, future Haïti. Car, tout n'était pas si idyllique: En 1791, lorsque l'Assemblée Constituante décida d'accorder la citoyenneté aux Juifs, le duc de Clermont-Tonnerre avait lancé: "Il faut tout refuser aux Juifs comme nation; il faut tout leur accorder comme individus!"

Le Sionisme donc, pour la France, a été perçu dès le départ, comme une idéologie concurrente, qui a heurté de front l'orgueil national français, car l'émancipation des Juifs est l'un des titres de gloire de la France moderne (qui atténue, de plus, de nos jours, la honte de la période de Vichy, pendant la Shoah).

Permettre la création d'un Etat juif, aurait été avouer l'échec du modèle d'assimilation, proposé par la Révolution française.

D'emblée, le Sionisme en France, a donc buté sur des modes de pensée assimilationistes, largement partagés, et par les citoyens chrétiens et par les citoyens juifs, à cause de la création du « Consistoire » par Napoléon Ier, unique au monde.

Bien sûr, des considérations plus politiques ont déterminé l'attitude des diplomates français, dans leur refus du Sionisme, mais ils n'en étaient pas moins tributaires de l'état d'esprit général de leur nation.

Herzl a été tenu pour un dangereux excité, et jusqu'à présent, on retrouve cette accusation française lancée contre l'Etat sioniste dans les media français!

On parle, dans la presse française, "d'Etat fanatique, extrémiste", etc.

Or, les média ne sont que le reflet de la pensée profonde française…

Il ne faut pas oublier qu'en diplomatie, la France s'est toujours définie comme une "puissance musulmane" (selon les termes du Quai d’Orsay), même si, sur le plan religieux, elle est restée, malgré sa Révolution de 1789, "la fille aînée de l'Eglise", pour le Vatican.

Que veut dire l'expression "puissance musulmane"?

Etant donné sa position stratégique en Méditerranée, la France a toujours eu affaire avec les pays musulmans. De plus, à l'époque où le Sionisme s'affirme, à la fin du 19ème.siècle, la France est en pleine expansion coloniale dans le monde musulman (Afrique du Nord, Syrie, Liban). Enfin, la Palestine fait partie de l'Empire ottoman, où la France a de plus en plus d'intérêts économiques.

Il n'était donc pas de son goût de permettre à une puissance concurrente, fût-elle minuscule comme le Mouvement Sioniste, de s'installer dans une région qu'elle disputait âprement à l'autre puissance coloniale, i.e. l'Angleterre.

Si la France se déclare républicaine et laïque à l'intérieur de ses frontières, elle demeure très catholique dans ses actions à l'extérieur.

Ainsi, au début du 20ème.siècle, la présence française en Palestine est avant tout chrétienne catholique romaine.

On voit là, de manière paradoxale, entre la patrie et la foi, une communauté d'intérêts, détruite en partie en métropole par la Révolution, mais préservée dans les colonies, et particulièrement en Terre Sainte.

La France fondait en Palestine ses prétentions coloniales, pour le jour où le joug ottoman s’effondrerait (ce que toutes les nations prévoyaient).

Le Quai d'Orsay était fortement soutenu par le Vatican et les Catholiques français, pour qui il ne fallait, en aucune manière, permettre aux Juifs de récupérer Jérusalem!

Bien sûr, la Bible est remplie de prophéties parlant du retour des Juifs à Sion, mais l'Eglise catholique de l’époque s'est hâtée de couper court à ce qu'elle considérait comme des "errements mystiques protestants", en affirmant que la conversion était un préalable absolu au retour du peuple "déicide" sur le sol biblique.

Le Quai était aussi soutenu par ses coloniaux musulmans, qui ne voyaient pas d'un bon oeil, le retour des Juifs à Sion, car cela contredisait, d'après eux, les prophéties coraniques d'une part, et leur désir d'expansion islamique d'autre part. De plus, le projet sioniste rendait caduque le statut du « Dhimmi » (qui concerne les Juifs et les Chrétiens en terre d’Islam). Les Syriens, notamment, désireux de se débarrasser du joug turc, collaboraient avec la France pour obtenir, à plus ou moins longue échéance, l'indépendance.

Ces quelques Juifs, avec leur idée de créer un foyer national en Palestine, étaient donc gênants, c'est le moins qu'on puisse dire, pour le quai d'Orsay!

Enfin, la politique étrangère française jouissait du soutien de la majorité des Juifs de France, pour qui le Sionisme était générateur de contradictions artificielles dans l'identité juive française. L'assimilation, définie par un "franco-judaïsme", permettait enfin une gestion assez satisfaisante du rapport à la Patrie, à l'Etat français, à la Judéité. Elle rendait possible d'assumer dans l'honneur une identité double et unique à la fois. Elle paraissait seule capable, dans un monde moderne qui sacrifiait tout à la rationalité, d'assurer la pérennité de l'identité juive en France!

En d'autres termes, on était enfin "citoyen-français-de-religion-israélite".

Un des instruments de ce "franco-judaïsme" a été "l'Alliance Israélite Universelle", créée dans le but d'exporter ce modèle dans les colonies.

L'Alliance a donc été elle aussi, au départ, un opposant acharné du Sionisme. C'est sur cette opposition qu'a pu se greffer la propagande antisioniste de la France.

IL est impossible d'entrer dans toutes les arcanes de la diplomatie française de l'époque; cependant, la ligne générale a presque toujours été une défiance, voire une opposition au Sionisme, sauf pendant les années 1950/1960, au cours desquelles la France a soutenu massivement l'Etat d'Israël, après sa création (jusqu'en juin 1967, date de la guerre des six jours).

Après la création de l'Etat d'Israël, la France a donc tenté de rattraper son retard sur le plan diplomatique et est devenue "La Puissance Alliée par excellence de l'Etat juif".

Plusieurs raisons expliquent cela:

- désireuse de garder ses colonies musulmanes, elle cherchait un appui chez les ennemis des Arabes,

- Israël, sur le plan idéologique, ne représentait plus un risque immédiat de concurrence; c'était un tout petit Etat, peuplé en grande partie de gens issus de la culpabilisante Shoah. Le protéger "d'un environnement hostile et barbare" (le monde arabe), ne pouvait qu'aller, pour la France, dans le sens de l'idéologie des "Droits de l'Homme",

- De plus, Jérusalem et les lieux saints n'étaient pas encore sous souveraineté israélienne; les Catholiques français ne s'opposaient donc pas trop à la politique de leur gouvernement.

- Face au "conflit Est-Ouest", la France pouvait ainsi garder un pied au Moyen-Orient.

Tout a basculé en juin 1967, après la guerre des six jours!

Subitement la France, avec un Charles de Gaulle à sa tête (créateur du « C.R.I.F. », soit « Conseil Représentatif des Instances Juives de France », outil permettant au gouvernement français de contrôler sur les plans associatif et politique sa population juive), se trouvait devant un Etat puissant (à ses yeux), capable de lui dire "non", et de défaire, en moins d'une semaine, et seul, un certain nombre d'armées arabes bien équipées et surtout de reconquérir Jérusalem!

On connaît la phrase de De Gaulle, du 27 novembre 1968:

"Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu'alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tous temps, c'est à dire un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en agitation ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis dix neuf siècles".

On sait que ces paroles ("peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur") ont déclenché un tumulte énorme en France, en Israël et dans le monde entier!

En fait, par cette petite phrase, De Gaulle permettait à la France de reprendre sa politique antisioniste, forme moderne de l'antisémitisme, que l'on a retrouvée, jusqu'à présent, chez tous les gouvernements français, qu'ils soient de gauche ou de droite.

De plus, à l’heure actuelle, il y a une véritable invasion musulmane en France, et dans le reste de l’Europe.

Il y a recrudescence de l’antisémitisme, musulman et chrétien, avec laxisme de la part des autorités françaises (à cause du distinguo français artificiel entre anti-sionisme et antisémitisme), ce qui conduit de nombreux juifs de France à envisager « l’Allyah » beaucoup plus sérieusement.

Néanmoins, tout ce qui a été écrit ci-dessus continue de les imprégner. C’est pourquoi, il faut se préparer à leur accueil en Israël, afin d’opérer un véritable déconditionnement!


   2.

      « L’Allyah du Boeing »


La population juive de France, forte de 600 000 âmes environ, représente désormais la communauté de la Diaspora la plus importante, après celle des USA.

Cette population est composée de personnes issues du monde ashkénaze d’Europe de l’Est, de Juifs d’Afrique du Nord (surtout d’Algérie) très actifs sur le plan communautaire, et de quelques vieilles familles juives de France, présentes dans le pays depuis des siècles. Malgré ce qui a été écrit précédemment sur le « franco-judaïsme », le nombre des « olims » en provenance de France grossit chaque jour en Israël, à cause de la persécution musulmane et du laxisme des autorités françaises.

Mais, le vécu de la Shoah et de l’exil traumatique d’Algérie rend cette population peu apte à revivre des processus migratoires traumatisants.

De plus, il s’agit d’une Allyah, en provenance d’un pays « riche » (financièrement, mais aussi culturellement), avec la possibilité de faire de nombreux allers et retours entre Israël et la France.

C’est « l’allyah du Boeing », car les Juifs de France ne parviennent pas à s’installer définitivement en Israël, rapidement. Les pères passent beaucoup de temps à faire des allers et retours entre l’Hexagone et Israël.

Les raisons peuvent être d’ordre pratique (marché du travail trop restreint en Israël, avec salaire bas pour un français ; non reconnaissance des diplômes, ce qui est un scandale! ; niveau scolaire inférieur à celui de la France pour les enfants), mais aussi psychologiques (revécu de la castration symbolique décrite précédemment).

Comme tous les autres immigrants, celui qui vient de France passe par des étapes douloureuses d’intégration. Mais, lui, les vit plus difficilement, car il vient d’un monde plus sophistiqué, policé, moins rude, moins « guerrier ».

Et il a la possibilité de retourner vers sa « mère patrie », car la dépense suscitée par l’achat d’un billet d’avion ne représente pas un gros sacrifice pour lui.


Quelles sont ces étapes douloureuses pour lui ?

Très rapidement (après 6 mois environ de période légèrement maniaque), l’Olé éprouve des sentiments de perte (voir plus haut), d’inconnu, de solitude, de carence affective. Il se sent désorganisé psychologiquement, angoissé (parfois de manière paranoïde) ; il est confus (encore privé du langage), dépressif.

Après un temps variable (court chez le Juif de France…), la tristesse, la nostalgie d’un monde perdu l’envahissent.

C’est à ce moment là qu’il est pris par le désir de reprendre le bœing (surtout s’il est le père de famille, ou la mère célibataire ou divorcée, qui doit nourrir les siens, ce qui ravive le conflit oedipien chez les fils qui restent seuls avec leurs mères désemparées).

Il pense à ceux qui sont restés, qui ont vécu eux aussi un sentiment de perte et d’abandon, quand il a décidé de faire son Allyah, même si son départ a parfois été vécu comme une libération (le « rival » s’en va, comme un bouc émissaire, qui emmène avec lui les fautes du groupe).

Il sait qu’ils éprouvent de la dépression et de l’hostilité à son égard. Parfois, la séparation a entraîné un deuil pathologique chez eux, ce qui provoque une culpabilité persécutrice chez l’Olé.

Il est aussi confronté aux réactions de ceux qui l’accueillent en Israël.

En général, on y aime l’immigration à cause de l’imprégnation de l’idéal sioniste, mais non l’immigrant.

Tant que l’Allyah de France est restée très restreinte, il n’y a pas eu de réaction paranoïde de la part des israéliens à son égard (contrairement à ce qui s’est passé avec les « russes » (tous ceux en provenance de l'ex-URSS). Mais, cette Allyah s’amplifie, et la presse, le gouvernement s’en font l’écho, car la France est devenue, par sa politique ambiguë vis-à-vis d’Israël, le pays occidental le plus antisémite aux yeux de la population israélienne (influencée par l’Amérique…). Et après tout cela n'est peut-être pas faux…

L’Olé de France commence donc lui aussi à vivre avec douleur des réactions de xénophobie, d’hostilité à son égard.

Il se sent réifié, jalousé (il est vécu comme « riche », plein de "YOUROS"). Des sentiments d’envie, de rivalité se manifestent contre lui.

De fait, la France, malgré sa politique anti-sioniste (cf. plus haut) a toujours été « idolâtrée » par Israël, et l’Israélien moyen se sent déçu face à l’Olé français, comme il l’a été par la France d’un Charles de Gaulle, car il réagit en "israélien" et non en "juif"!


D) Conclusion


Pour toutes les raisons décrites précédemment, l’immigrant de France est donc très tenté de remonter dans le boeing, et il le fait, sous prétexte de « régler des affaires en cours dans l’hexagone ». Mais il revient bien vite, car il ne supporte plus, ne reconnaît plus la France, devenue trop « arabe » pour lui, trop antisémite, trop…tout!

Cette Allyah est donc très différente de ce qu’ont connu les Israéliens jusqu’à présent (les autres immigrants venaient en détresses financière et politique et ne pouvaient donc pas repartir).

Il leur faut accepter que ces allers et retours de l’immigrant de France lui permettent peu à peu de s’intégrer en Israël.

Après quelques voyages, en effet, il commence à reconnaître les sentiments d’attirance envers Israël qu’il éprouvait auparavant ; il parle mieux l’hébreu malgré ses absences répétées; une fluidité s’installe entre ses monde interne et externe, et une incorporation lente et progressive des éléments de sa nouvelle culture s’installe en lui.

Malgré les apparences, il devient lui aussi israélien.

Mais, comme les « russes » qui l’ont précédé, il n’en renonce pas pour autant à son ancienne culture, et Racine, Victor Hugo, Marcel Proust ou Christian Dior restent des références importantes pour lui.

Et pourquoi pas après tout ?

Tout ceci permet un enrichissement mutuel dans le pays, et une consolidation des sentiments d’identité modelable du pays d’Israël.

Pour terminer, je citerai le prophète Isaïe (60, 4 et 5) :

« Lève tes yeux à l’entour, et regarde !

Les voilà qui s’assemblent tous et viennent à toi : tes fils arrivent de loin, avec tes filles qu’on porte sur les bras. A cette vue, tu seras radieuse, ton cœur battra d’émotion et se dilatera, car les richesses de l’océan se dirigeront vers toi, et l’opulence des peuples te sera amenée. »


Bibliographie

1) GRINBERG León & Rebecca GRINBERG, Psychanalyse du migrant et de l’exilé, PSYCHANALYSE, Césura Lyon Editions, France, 1986.

2) POMMIER G., "Remarques sur la conception lacanienne de la structure psychotique (et quelques unes de ses conséquences)", in "1958-1993, L'abord des psychoses après LACAN", Point hors ligne, 1994.

3) HADDAD G., « La psychose inversée », préface, in Eliezer BEN YEHOUDA, Le rêve traversé, traduit de l’hébreu par Gérard et Yvan Haddad, Postface de Michel Masson, Editions du Scribe, 1988.



Israël-Bernard FELDMAN

Psychanalyste – Psychologue (Ph.D.) – Victimologue

Responsable de la Chaire d’enseignement sur la Violence UNITWIN (UNESCO) en Israël (avec l’Université de Tel-Aviv)

Chargé de cours de Victimologie en Universités françaises (Paris XIII et Paris V)

Membre du Comité Directeur de la Société Israélienne de Psychologie

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